Entretien avec Jean-Luc Brandily - Revue "Univers des Arts" (Déc-Janv 2006 N°107)


Jean-Luc Brandily -  La quête de l’Eternité Couvertue du magazine Univers des Arts

Propos recueillis par Patrice de la Perrière

Jean-Luc Brandily ne cesse d’étonner ceux qui le suivent depuis longtemps. A travers ses œuvres, il nous entraîne dans un monde où le bronze a perdu son poids et où la légèreté n’en finit pas de nous surprendre. Par l’intermédiaire de son art, cet artiste fin et sensible nous livre, avec pudeur, ses secrets de créateur. A voir…


Univers des Arts : Jean-Luc Brandily, parlez-nous un peu de vos origines. Y avait-il des artistes dans votre famille?

Jean-Luc Brandily : Je suis né dans une famille modeste, avec un père qui adorait dessiner. Je me souviens que je passais des soirées entières sur ses genoux à le regarder faire des croquis, des dessins. Il faut dire que nous n’avions pas la télévision et, pour moi, cette distraction était un vrai bonheur. J’aimais observer mon père ; lorsqu’il dessinait on sentait qu’il était heureux. C’était un homme simple, parlant peu et il trouvait sa grandeur dans l’art du dessin, sa vraie passion. Lorsqu’il faisait un paysage, j’avais l’impression de respirer le parfum des sous-bois au petit matin, et « d’entendre » le silence de la nature. Tout cela illuminait mon existence. Et sans s’en rendre compte, dans ses bras, il préparait mon chemin, mon avenir. C’est lui qui m’a fait découvrir la beauté et l’harmonie ; c’est grâce à lui que je suis devenu artiste.


U.D.A : Votre père vous emmenait-il aussi sur le motif?

J-L.B : Absolument ! Je l’accompagnais très souvent dans ses promenades : ainsi, il m’apprenait la nature, me montrait comment l’on pouvait »se perdre » pendant des heures à contempler un rayon de lumière à travers un bouquet de feuillages, un arbre aux contours sinueux, une clairière ensoleillée, enfin bref, tout ce qui peut inspirer un artiste. Mon père avait une phrase de Rodin qu’il affectionnait particulièrement et qu’il citait volontiers lorsqu’il parlait de la nature : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté ! ». Pour lui, la nature était une source inépuisable d’inspiration dont il ne parvenait pas à se lasser. Il savait parler aux arbres et écouter les oiseaux. J’ai passé toute mon enfance près de lui et c’est peut-être pour cela qu’un jour j’ai décidé de faire comme lui : j’ai dessiné, j’ai peint et comme il m’avait conseillé de bien regarder les arbres, j’ai commencé à les sculpter.


U.D.A : Et aujourd’hui? Votre père continue- t-il à s’occuper de vous?

J-L.B : J’ai la chance de l’avoir toujours près de moi et j’aime beaucoup lorsqu’il s’intéresse à ce que je fais et me dit ce qu’il en pense. Cela lui fait se souvenir de mes premiers dessins, des premiers gestes maladroits et fébriles d’une main qui, comme il le dit lui-même, « voulait parler ».


U.D.A : Comment ont commencé vos études artistiques?

J-L .B : Je suis entré dans une école de sculpture à l’âge de quinze ans et demi, à Auray dans le Morbihan. Trois ans plus tard, j’ai réussi le concours d’entrée à l’Ecole Boulle. J’ai alors quitté la Bretagne pour Paris. Ensuite, je suis passé par l’Ecole des Arts Appliqués. J’ai eu la chance d’avoir un excellent professeur qui savait nous transmettre son amour du beau et du métier. Grâce à lui, j’ai acquis une rigueur, un académisme qui m’ont bien préparé et m’ont permis de posséder la technique indispensable pour travailler et être libre. J’ai beaucoup pratiqué le modelage avec des modèles vivants ; c’est ainsi que j’ai appris à créer les volumes, à me servir de l’espace, de la lumière…Parallèlement, je travaillais aussi la taille directe sur le bois, matériau de prédilection qui, pour moi, est plein de souvenirs. J’aimais aussi, lors des temps de loisir, dessiner dans les musées, sur les quais de la Seine, dans les jardins, sur les places où se trouvaient des fontaines aux sculptures impressionnantes… Aux Arts Appliqués, je me suis passionné pour l’anatomie, étude indispensable lorsque l’on se destine à la sculpture du corps humain. C’était une très belle époque : celle des découvertes et des émerveillements.


U.D.A : Lorsque l’on regarde vos carnets de croquis, on comprend facilement l’amour, je dirais même la passion, qui vous lie à cet art aussi exigeant qu’est la sculpture. Après les Arts Appliqués, qu’avez-vous fait?

J-L.B : Je suis parti en Italie ; un peu pour faire comme tous ces artistes du XIXème siècle pour lesquels ce voyage était quelque chose d’indispensable, presque de vital. Cela m’a permis de découvrir les grands noms de la sculpture, Botticelli, Michel-Ange, Canova… J’ai aussi pu approfondir mes connaissances en visitant les musées de Florence, les architectures romaines, en appréciant la lumière si particulière de Venise. Beaucoup des croquis et des dessins que j’ai fait en Italie ont d’ailleurs donné naissance à des sculptures.


U.D.A : Et en revenant d’Italie?

J-L.B : J’ai travaillé environ deux ans chez un ébéniste. J’ai pu approfondir les techniques du bois en réalisant des boiseries de style 18ème siècle destinées à des châteaux ou des hôtels particuliers de Paris ou de Province. Malheureusement, tout s’est arrêté rapidement car Michel, le compagnon qui m’employait, est décédé brutalement à 38 ans. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup apporté et auquel je pense chaque jour. Il me manquera toujours. Il y a des personnes qui ne se remplacent pas…


U.D.A : Cela a dû être dur de se trouver sans travail…

J-L.B : C’est vrai et j’ai donc tenté l’aventure en ouvrant un atelier en 1982, à Dinan, sur le bord de la Rance. Au début, j’ai fait de la sculpture ornementale sur bois et aussi des œuvres statuaires dans un style romantique : des femmes habillées de vêtements légers, des visages nimbés de poésie, voire de nostalgie. Cela ne marchait pas trop mal, mais je ne voulais pas m’enfermer dans un confort, dans une facilité qui pouvaient devenir des pièges. Ainsi, lorsqu’il y a dix ans, j’ai eu l’occasion de rencontrer des fondeurs, j’ai compris que cela allait me permettre d’évoluer, de changer de matériau en m’orientant vers le bronze.


U.D.A : Qu’est-ce qui vous a attiré dans le bronze?

J-L.B : La possibilité de jouer avec le feu, de transmuter des modelages en terre et de sublimer la matière brute. Pour moi, la technique du bronze est fascinante. C’est un peu de l’alchimie : le résultat magique de la rencontre entre l’artiste et le fondeur. Je pense que la réussite d’une sculpture, le « passage » au bronze ne peut se faire que s’il existe une relation très proche entre le fondeur et le sculpteur. Il faut qu’il y ait une réelle compréhension entre eux. Par exemple, je suis très exigeant quant à la ciselure et à la patine ; j’ai donc besoin de quelqu’un qui comprenne absolument ce que je souhaite et qui puisse réaliser des patines aux belles transparences qui ne sont possibles que si la ciselure et le polissage sont parfaits. Vous voyez, c’est un cercle vicieux ; tout se tient. Aujourd’hui, le besoin de rentabilité veut que l’on travaille de plus en plus vite. Mais cela ne me convient pas. Je crois que dans l’art ; le temps ne compte pas ! Il était donc très important pour moi de trouver des fondeurs qui sachent prendre leur temps, qui ne « bâclent » pas. Comme je le disais, il est très important qu’il puisse exister une réelle osmose entre l’artiste et le fondeur.


U.D.A : Je crois que vous ne travaillez qu’avec des modèles…

J-L.B : C’est exact ! J’ai besoin de ce contact à la fois physique, plastique et même spirituel. Lorsqu’un modèle pose devant moi, il se passe quelque chose, une sorte d’osmose, un échange, une transmission qui me sont indispensables. J’ai besoin de le voir bouger, respirer, vivre. Alors, à moi de capter une attitude, un mouvement, une émotion qui sont à la fois éphémères et intemporels. C’est cela qui me passionne : parvenir à surprendre un moment unique qui deviendra, grâce au bronze, éternel.


U.D.A : Lorsque l’on regarde vos œuvres, on se rend compte que la femme, pour vous, est non seulement votre thème de prédilection, mais aussi une source inépuisable, comme jadis la nature l’était pour votre père…

J-L.B : En effet ; la femme est à la fois immuable et changeante, une et multiple. On ne se lasse jamais de la regarder et de la représenter. C’est une façon de lui rendre hommage en l’immortalisant !


U.D.A : A la vue de ses œuvres, on se rend compte que vous vivez cet art d’une manière viscérale, heureux de travailler et de découvrir.

J-L.B : Oui ! C’est vrai. Tout ce que j’essaie d’entreprendre et de réaliser par le truchement de la sculpture, c’est de manifester le beau et l’harmonie ; ce beau et cette harmonie qui séduisent le regard et accrochent le cœur. J’aime cette matière, le bronze, qui exprime « La » vérité ou plutôt « ma » vérité en servant la beauté, terme difficile à employer car beaucoup trop galvaudé de nos jours.


U.D.A : L’année dernière, vous avez inauguré votre nouvel atelier-galerie et cette année une très intéressante exposition s’est tenue dans la fonderie Tivernon avec laquelle vous travaillez. Ceci vous a permis de rencontrer tous vos collectionneurs. Je crois que cette exposition s’appelait « Intemporelle » ; tout un programme ! Mais aujourd’hui, quels sont vos projets?

J-L.B : Mes projets? Continuer à créer. Actuellement, quelques-unes de mes œuvres sont présentées à Shanghai ; cette manifestation se prolongera avec de nouvelles sculptures en 2006. Une exposition se tiendra à Dinan début 2007 ; elle regroupera bronzes et sanguines ; ce sera ainsi l’occasion de fêter mes 25 ans de sculpture. En ce moment, j’essaie de plus en plus de travailler la légèreté, l’apesanteur en m’inspirant de poses « aériennes ». Ainsi, je m’oriente vers les scènes de cirque à travers les trapézistes, les équilibristes, les femmes qui montent à la corde…Tout cela est dynamique donc difficile à rendre, mais c’est pour cette raison que cela m’intéresse et me passionne. Le cirque représente avant tout le mouvement et c’est ce mouvement que je veux transposer dans la matière.


U.D.A : À part quelques salons auxquels vous participez, on vous voit peu ; vous êtes très secret…

J-L.B : J’ai un grand besoin de calme ; je puise mon inspiration dans la force du silence. Je suis le contraire d’un mondain. Ce qui m’intéresse c’est de créer, de rechercher de nouvelles émotions à transcrire dans le bronze.


U.D.A : Avez-vous un rêve?

J-L.B : J’en ai beaucoup ! Heureusement ! J’aimerais particulièrement réaliser une sculpture monumentale et aussi organiser une grande exposition à Paris, une sorte de rétrospective où je pourrais montrer tout ce que j’ai réalisé depuis 25 ans.


U.D.A : Je vous le souhaite ! En attendant, les amateurs de sculptures peuvent se rendre à Dinan dans votre atelier-galerie afin de découvrir ou de retrouver vos créations dans un cadre de qualité où elles s’épanouissent telles des bijoux dans un écrin de luxe.

On comprend, devant la qualité de votre travail, que vous ayez obtenu de nombreuses récompenses lors d’expositions nationales et internationales et que votre succès auprès des collectionneurs ne se démente pas.
Merci Jean-Luc Brandily.